Difficile pour une ministre de la condition féminine de faillir à sa tâche de manière plus monumentale qu’en appuyant le retour du débat sur l’avortement. C’est pourtant ce qu’a fait Rona Ambrose en votant pour la motion 312 visant à redéfinir le statut légal du fœtus. En posant ce geste, la ministre a trahi sa mission et franchi une nouvelle étape dans l’application de la stratégie antiféministe de ce gouvernement.

Nous demandons aujourd’hui sa démission.

Il ne s’agissait pas, précisons-le, de réfléchir à l’avènement de la vie, de discuter de grossesse et de maternité (il serait normal que ce sujet intéresse la ministre). Non. Après des années de coupes dans le financement des organisations féministes, le gouvernement actuel ne peut plus sérieusement prétendre encourager la discussion et la diffusion des connaissances qu’il bâillonne lui-même. La ministre a au contraire appuyé un projet dont l’objectif avoué est de recriminaliser l’avortement, c’est à dire de forcer des femmes à supporter pendant neuf mois des grossesses non voulues pour accoucher dans des conditions déchirantes d’enfants dont elles resteront responsables. Nous ne sommes pas alarmistes, nous sommes lasses de ce combat sans fin. Depuis vingt ans (depuis la légalisation), pas une année ne passe sans qu’un projet de loi cherchant à criminaliser directement ou indirectement l’avortement ne soit déposé. Pendant ce temps, les acquis fondent dans les pays voisins. Et nous devrions compter sur Condition féminine Canada pour défendre le droit fondamental des femmes de disposer de leur corps.

« Condition féminine Canada (CFC) est l’organisme fédéral qui favorise la pleine participation des femmes à la vie économique, sociale et démocratique du Canada. Son travail vise à faire progresser l’égalité pour les femmes et à éliminer les obstacles à la participation des femmes à la société, en mettant un accent particulier sur l’accroissement de leur sécurité économique et l’élimination de la violence à leur endroit. » (Site Web de Condition Féminine Canada)

Pourquoi le statut légal de personne du fœtus est-il concurrent de celui de la femme ?

Eh bien parce que ces deux êtres n’ont pas encore été séparés. On ne peut faire quoi que ce soit à un fœtus sans passer sur le corps de sa mère. Si un fœtus avait les mêmes droits que sa mère, il serait possible de poursuivre, en son nom et sans son consentement, sa mère pour une infinie variété de comportements jugés malsains (en Caroline du Sud, par exemple, une jeune femme a récemment été emprisonnée à la suite d’une fausse couche attribuée à sa consommation de drogue). Il serait possible de demander à une cour de justice de choisir, dans le cas d’une grossesse très à risque, entre la vie de la mère ou celle de l’enfant. D’imposer aux mère un accouchement par césarienne, pour protéger l’enfant des complications. D’imposer, aussi, aux mères de mener à terme une grossesse. C’est bien l’enjeu. Si le statut légal de personne commence à la naissance, c’est pour protéger la vie des femmes, pas parce que nous manquons de considération pour les bébés à venir.

Le sacré et l’État

Ce débat est porté dans l’Ouest canadien par un fort mouvement conservateur chrétien, qui voudrait imposer ses croyances par la loi. S’il s’agit bien d’une question de sacré, pourquoi devrait-on y mêler des juges ? Ne peut-on admettre une fois pour toutes qu’il ne sert à rien de condamner les femmes pour une responsabilité morale qu’elles ont déjà à assumer ? L’avortement ne se vit pas sans une grande douleur spirituelle et la plupart des femmes qui mettent fin à une grossesse choisissent un rituel ou un autre pour honorer une âme, ou au moins la vie. L’imbrication des corps et des esprits, l’accueil dans son être d’un être autonome, la grossesse, est un moment de complexité psychologique, philosophique, sociale et spirituelle difficile à comprendre pour les personnes mêmes qui le vivent ; imaginez pour le s autres. Une décision aussi complexe qu’un avortement ne peut être bêtement interdite.

Comment diminuer le nombre d’avortements ?

Pour lutter contre l’avortement, il y a mieux à faire. Misons sur l’éducation sexuelle et l’enseignement de valeurs égalitaires à l’école, pour favoriser la contraception, augmenter la confiance des hommes et des femmes, réduire la violence sexuelle. Aidons les familles en luttant contre la pauvreté, en reconnaissant le travail domestique, en accueillant les enfants dans la sphère publique. Continuons de faire toutes ces choses que le gouvernement Harper veut justement empêcher. Interdire l’avortement ne réduit pas leur nombre ; cela les rend seulement plus coûteux et dangereux. Militer pour les grossesses forcées ne sauvera pas votre âme, mais vous rendra complice d’une pratique d’esclavage.

Si la vie est sacrée et mystérieuse, cela ne permet pas aux gouvernements de contrôler le corps des femmes. Politiciens et juristes, laissez les familles faire leur choix. Madame Ambrose, cessez de prétendre que ce gouvernement s’intéresse aux droits des femmes. Si nous ne pouvons plus compter sur Condition féminine Canada, nous préférons le savoir maintenant.

Valérie Lefebvre-Faucher

Cette lettre est cosignée par Julie Chateauvert, Denise Brassard, Léa Clermont-Dion, Martine Delvaux, Laura Kneale et les Éditions du Remue-ménage.